DNSAP, Juin 2013

Inspiré par l’imagerie scientifique, mon travail se déploie à travers des médiums variés – dessin, sculpture, vidéo – et invite le spectateur à pénétrer dans un espace où les repères se brouillent : à la lisière entre l’imaginaire et le réel, passant de l’infime à l’infini, du visible à l’invisible. Les documents source que je prélève à la fois dans des atlas et sur internet me servent de matière première. Plutôt que de les recopier, je cherche à en extraire l’essence en les sortant de leur contexte.

Pour cette exposition de diplôme, j’ai ponctué l’espace d’oeuvres qui basculant sans cesse du micro au macro, offrent des paysages où s’opèrent des apparitions et des disparitions. Les travaux choisis instaurent une scénographie de l’absence, une phénoménologie du vide et des éléments naturels, qui si elle trouve ses origines dans les oeuvres peintes de William Turner ou Caspar David Friedrich, a également assimilé tout un pan de l’abstraction moderniste et continue d’évoluer dans l’art contemporain. Les travaux de Vija Celmins, James Turrel et Michael Heizer, par exemple, m’intéressent particulièrement pour leurs visions radicales du paysage.

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Sur les pages de l’atlas Eclipticalis, émergent des sphères noires dessinées au charbon. Ces Anomalies1 dépassent par leur taille menaçante le système d’échelle des magnitudes stellaires. Intrusions dans une voûte celeste où l’équilibre des corps tient à une chorégraphie subtile. Comme des tumeurs, leur ombre présage une contamination imminente, une chute libre vers un ailleurs indéfini. Le détournement de ces cartes du ciel plongent, le temps d’une illusion, dans un vertige évoquant la masse manquante, cette mystérieuse matière qui échappe aux astronomes. A ces pages répondent celles du livre Blackout2, qui ont elles aussi subi un sort. Chaque repdroduction a été arrachée à sa page, son mur. Les tableaux de maître ont disparu. Leurs cadres, devenus fenêtres, cénotaphes, s’ouvrent sur des espaces vides et des nébuleuses parsemées d’étoiles. Ce travail convoque la mémoire visuelle du lecteur, qui fait surgir de ces plages monochromes des souvenirs de formes et de couleurs. Les chefs-d’oeuvres sont rassemblés sous un même ciel – les artistes défunts sont redevenus poussière dans l’immensité.

Non loin de là, deux grands dessins à échelle humaine sont présentés sur des panneaux, posés contre le mur comme des miroirs. Ils invitent à se regarder dans une matière noire qui n’est autre qu’une empreinte de poussière3. À la manière des célestographes d’August Strindberg, leur matérialité résulte d’une expérimentation, dans une tentative de figurer l’insaisissable immensité du cosmos avec des moyens précaires. Dans la continuité de ces dessins, des cartes4 routières ont subi un recouvrement monochrome total leur ôtant toute utilité. Fragilité du papier, pliures, bordure graduée, l’attention se concentre désormais sur la qualité même de ces objets, dont l’obsolescence en fait des reliques. Inspirées du Wasteland de T.S Eliot, ces cartes incitent à se perdre – à quitter les chemins connus pour privilègier un itinéraire à l’aveugle. Ces cartes pourraient nous mener à ce paysage négatif, au fond, composé de sept panneaux. Le pigment noir affleure, la surface poudreuse demeure infixable. Le regard se promène sur la corolle, en équilibre, avant de s’enfoncer dans l’abîme silencieux. Si l’on pense à la lune, c’est en s’approchant que l’on comprend qu’il s’agit d’un cavité terrestre – celle formée par une météorite il y a plus de 50 000 ans. Ce monumental vestige en creux laisse deviner la violence de l’impact, le bouleversement du paisible désert que le ciel a heurté. Inspiré par l’esthétique fragmentaire des images satellites, ce polyptyque5 dessiné au charbon décrit un paysage marqué – comme l’on marque le papier : pour laisser une trace.

Les formes complémentaires, essentielles, de la voûte et de l’abîme, sont récurrentes dans mon travail et gravitent autour de la pièce centrale, où la question du vide est aussi primordiale. Il s’agit d’une structure en acier flottant à quelques centimètres du sol, et tournant légèrement sur elle-même au gré des passages. Les formes qui se dessinent évoquent les circulations du coeur humain, tout en rappelant un instrument astronomique. La brutalité du métal contraste avec les courbes du coeur, qui prend des allures de cage. Enfin, je vous invite à descendre pour une ultime perte de repères : embarcation imminente à bord d’un navire qui vogue sur une mer étrange : ‘water, water, every where’. Une traversée vous attend, mais pour aller où ? Voici une carte vierge et une boussole sans aiguille.

 

«He had bought a large map representing the sea,
Without the least vestige of land:
And the crew were much pleased when they found it to be
A map they could all understand.
« What’s the good of Mercator’s North Poles and Equators,
Tropics, Zones, and Meridian Lines? »
So the Bellman would cry: and the crew would reply
« They are merely conventional signs!
« Other maps are such shapes, with their islands and capes!
But we’ve got our brave Captain to thank:
(So the crew would protest) « that he’s bought us the best–
A perfect and absolute blank! »»

(Lewis Carroll, The Hunting Of The Snark, 1874)

Caroline Corbasson, Juin 2013